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Théophile

Nouvelle écrite en 2008

Inédite

Treize ans, métis, abandonné et adopté, amoureux fou de Claire, sa prof de français, en froid avec ses parents adoptifs, si blancs de peau et de cœur…

Pas facile à vivre, tout ça. Surtout quand Claire lui dévoile un secret plutôt perturbant, et que lui-même en découvre un, plus bouleversant encore.

Présentation

Théophile souffre d’avoir été abandonné et en veut à cette mère inconnue qui lui a donné un prénom et l’a rejeté ensuite. Il ne se plaît guère dans sa famille adoptive, des gens très bien pensants – trop bien pensants. Il est plein d’amertume. Son seul bonheur est l’amour qu’il voue à sa prof de français – amour secret bien sûr, et très candide.
Les relations ne sont pas toujours faciles avec les autres élèves et un jour, blessé par une insulte, il réagit violemment et casse le nez du gaillard qui l’a insulté.
C’est décidément un jour spécial, car c’est ce jour-là aussi que sa prof lui confie un secret bouleversant. Mais quelque temps plus tard, c’est lui qui sera le seul détenteur d’un autre secret, bien plus bouleversant encore !
Et libre de le divulguer ou non.

Extrait

L’année de mes treize ans fut la plus terrible de ma vie. J’avais une prof de français que j’adorais. Elle s’appelait Claire et c’était mon soleil. Mais un jour, tout bascula de la manière la plus inattendue qui soit.

Il faisait beau. La classe se donnait fenêtre ouverte. Des envies de plein air se faufilaient entre les bancs, des envies de balades en forêt. Elle portait cette robe de soie qui lui moulait la silhouette et dansait sur ses jambes. Je l’écoutais sans l’écouter, qui s’ingéniait à nous vanter la supériorité de l’écrit sur l’oral pour la clarté des messages. Je la mangeais des yeux et ce message-là passait tout seul, pas besoin de mots, ni écrits ni oraux. Elle devait bien le savoir, que je l’adorais. Elle aussi, m’aimait bien. Pourtant, je n’étais ni beau ni doué, je n’avais rien de remarquable, sauf ma peau. Café au lait. J’étais métis, mais était-ce un avantage ?

Elle circulait autour de nous, virevoltant sur ses talons, promenant sur la classe un regard circulaire.
- Si je vous dicte ceci, comment allez-vous l’écrire ? … L’écheveau de mes pensées ? fit-elle en faisant grincer la craie sur le tableau. Les chevaux de mes pensées ? Ou les chevaux de mai pansés ? La seule chose qui puisse nous guider, c’est la prononciation, un peu plus fermée, un peu plus ouverte. Et encore ! On est sur le fil… Et ce fil est parfois difficile à démêler. Ça peut donner lieu à quiproquo.

Elle s’arrêta, pour juger de l’effet de ses paroles, puis avec un demi-sourire :
- Mais c’est parfois l’inverse : l’écrit nous induit en erreur… Le mot fil, par exemple. Au pluriel... Vous voyez où je veux en venir ? Quand j’écris : les fils de la Vierge qui volent au vent, je parle de fils d’araignées au fil du vent. Mais l’on pourrait très bien comprendre les fils de la Vierge - ses enfants - qui volent - cambriolent - l’auvent…

Un élève rétorqua en riant qu’une vierge n’aurait pas de fils. Elle répliqua que Vierge avait une majuscule, il s’agissait de Marie, et des fils d’araignée rappelant les fils de soie de ses vêtements dansant dans la lumière… C’est de la poésie, ajouta-t-elle.

Poésie, mon œil. Fils de la Vierge et du vent ? Fils de la verge et du ventre, oui ! Moi, je n’étais le fils de personne, et certainement pas d’une vierge. La verge et le ventre qui m’avaient engendré m’avaient laissé partir au vent. J’étais un enfant abandonné. Et ça, Claire et sa poésie n’y changeraient rien. Ça faisait mal et j’avais honte.

Adopté par une famille pour combler le trou qui manquait à leur bonheur : un fils. Une famille rapiécée, où ma couleur d’enfant trouvé tranchait sur la meringue bénie de leur peau claire. Leurs mines sucrées, leurs fesses serrées de grenouilles de bénitier, leur manière de toujours tout bien faire et de tout prendre avec le sourire, tout cela m’exaspérait. Ils me faisaient si bien sentir, sans jamais le dire, que je leur devais tout.

Sauf la vie. Ça, ils ne me l’avaient pas donnée. C’était à moi et à moi seul, et j’en ferais ce que je voudrais, de ma vie, elle était bien à moi ! Pour l’instant, tout ce que je voulais, c’était aimer ma prof. En secret. Sous la torture, je ne l’aurais pas avoué. Mais quand ses yeux d’ébène se posaient sur moi, je ressentais jusqu’au profond de mes entrailles une émotion jamais ressentie. J’étais amoureux. Trop ridicule, ce petit métis amoureux d’une femme qui pourrait être la reine d’Éthiopie…

- Théophile, tu rêves ?! J’ai demandé des expressions qui utilisent le mot fil. Tu en vois une ?
- Le fil du rasoir ?
- Du rasoir électrique alors ?! ricana Matthieu dans mon dos.
- Il s’agit du tranchant de la lame, rectifia la prof. Une lame de rasoir est très effilée.
- On pourrait tuer quelqu’un avec un rasoir ?! fit Matthieu, sceptique.
- Oui, il y a une femme qui a tué ainsi l’homme qui l’avait attaquée, fit Claire gravement. Quelque chose de plus pacifique : le fil de l’eau, le fil du temps, le fil d’une conversation…
- Un coup de fil !
- Un Théophile ? lança Matthieu, la bouche fendue jusqu’aux oreilles.
- Théophile, ami de Dieu, c’est un beau nom, fit la prof.

Ami de Dieu. Je m’en serais bien passé, de cette amitié-là. De ce nom, qui sentait l’eau bénite. Il paraît que c’est ma mère qui me l’a donné. Je veux dire le ventre d’où je suis sorti, et qui m’a soufflé dessus pour que je m’envole au loin.

La vie et un nom, voilà tout mon héritage. Et maintenant, cette famille, où je suis arrivé tout bébé pour servir de poupée à ma sœur adoptive et de faire-valoir à des parents en mal de B.A. quotidienne. Le nom leur convenait à merveille, et la couleur de ma peau, qui clamait si bien la bonté de leur cœur.

Ils s’étaient empressés de me faire baptiser - au cas où - en me gratifiant d’un deuxième nom, qui témoignait d’un désopilant sens de l’humour : Gautier. Heureusement, celui-là reste au placard, on ne s’en sert pas.

- Les fils, continuait Claire, vont du plus ténu au plus épais. Du fil d’araignée au fil de fer... En voici d’autres : le fil à plomb, le fil à coudre, évidemment.
Mais le fil-à-fil nous laissa sans voix, personne ne connaissait.
- C’est un tissu, expliqua-t-elle, un tissu chiné, obtenu en tramant un fil clair et un fil foncé.
- Ah, alors Théophile, c’est un fil-à-fil ? ricana Matthieu avec une fausse innocence. Un croisement, comme un chien bâtard ?

Je rougis sous l’insulte. Non content d’être connu partout comme un adopté, puisque la couleur de ma peau ne pouvait laisser aucun doute, je devenais une sorte d’hybride filandreux lâché au vent par une araignée de couleur indéterminée, qui refusait ce fils impur.
- Mais, continuait Matthieu, comment savoir si c’est son père ou sa mère qui était noir ?

Cette question, je me l’étais souvent posée, lequel était noir, lequel était blanc. Ça n’avait aucune importance, mais c’était ma question. Matthieu n’avait aucun droit de la poser. De venir mettre ses grands pieds dans ma gadoue de bâtard. Je ne sais pas ce qui m’a pris, je me suis retourné tout net pour lui allonger un coup de poing sur le nez, qu’il avait si beau, si fin, si blanc… et qui s’est mis à saigner, maculant le cahier de gouttes rouges en étoiles.

La prof est devenue toute pâle, à croire que c’est elle qui l’avait reçu, le coup de poing. Ce regard qu’elle m’a lancé, chaviré de reproche...
- Théophile n’a aucun moyen de savoir si sa maman était noire ou blanche, a-t-elle dit. Et ce n’est pas important. Mais il n’a aucun droit de te frapper.

La couleur de la peau n’a peut-être pas d’importance. Mais la douleur de la peau, arrachée dès la naissance à la peau de la mère… Pouvoir au moins l’imaginer, cette mère, blanche ou noire, qui m’a cueilli comme un pissenlit entre ses cuisses pour m’envoyer au vent sans vouloir me voir grandir. Cette douleur, c’est un gravier dans ma sandale, et j’ai beau secouer la sandale depuis des années, le gravier colle à la peau. Si Claire me repousse aussi et me renvoie au vent … qu’est-ce qui me reste ?