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Ainsi va la vie, ainsi va la mort

Recueil de nouvelles

Éditions M.E.O.

2024

129 pages

16 €

Présentation

Pour constituer ce recueil, j’ai sélectionné parmi mes nouvelles une quinzaine de textes qui se font écho, en ping-pong vie/mort, des récits où se nouent et se dénouent des destinées humaines. Toutes les facettes y brillent tour à tour, un éventail de sentiments et d’actes, du meilleur au pire. Le passé s’invite au présent, bouleverse des vies, et la mort s’y profile, naturelle ou accidentelle, généreuse ou assassine. Fantasme, voyance, imaginaire jouent un rôle dans certains destins.

Le recueil comporte deux sections. Ainsi va la vie, bons sentiments, petites bêtises, grande mesquinerie, bonnes et mauvaises surprises. Ainsi va la mort, qui parfois sauve, parfois délivre, parfois supprime l’indésirable, en dépit de toute humanité ou morale.

Au fil des nouvelles, nous suivons le gamin qui chipe un stylo, l’isolé qui se voit pousser des cheveux arc-en-ciel sur la tête, la religieuse imaginant une autre vie, la lycéenne et son amour épistolaire, qui soudain… Et Théophile, le petit métis adopté, qui en veut à TOUS ses parents et adore à mort son prof de français, et ces farceurs impénitents, qui se jouent des crétins crédules. La Vie !
Et puis la Mort, la vieille dame romantique qui n’a pas oublié, Ophélie et la « trappe » annoncée pour bientôt, très bientôt, Édouard le couard, qui se mue en héros « à l’insu de son plein gré », la marelle qui tourne mal, l’Ogre du terril et son passé généreux si mal récompensé, pour finir par l’horreur d’une mère complètement folle et une fille amnésique.

La couverture du recueil illustre le tourbillon vital, le moulin qui tourne au vent, la fleur, fragile et dynamique, et son cœur, trou noir où s’engouffre la vie. Ou pupille ouverte sur le monde ? L'illustration est de Nicolas Fable : un mandala sur lequel se focaliser avant ou après lecture.

Je vous propose ci-dessous un aperçu de quelques nouvelles, en guise de mise en bouche.

Extraits

Un amour de papier

Sainte-Anne, pensionnat pour jeunes filles, était licencieusement accouplé au collège Saint-Julien, réservé aux garçons. Nous n’avions aucun contact avec cette partie de l’humanité chargée de tous les péchés du monde jusqu’au jour sacré du mariage, où l'un d'eux deviendrait notre seigneur et maître. Nous ne les croisions qu’à la messe du mercredi, où ne pouvait germer aucune ombre d’amour profane, sous l’œil triangulaire de Dieu le Père et les regards sévères des soutanes et cornettes qui nous encadraient.

Mais l’amour est espiègle. Il se plaît à surgir là où on ne l’attend pas. Point n’est besoin de terre pour s’ancrer dans les murailles et fleurir au flanc des rocs ! J’avais remarqué un garçon aux yeux braqués sur moi à longueur de complies. Tout ce qui peut passer sur le fil d’un regard, c’est inimaginable ! Un feu d’artifice, qui déclenchait en moi un cortège d’émotions.

Quand la mer fait des bulles…

Jamais il ne me serait venu à l’esprit de consulter une voyante. C’est la voyance qui est venue à moi. Je me baladais en fredonnant Ma petite est comme l’eau, elle est comme l’eau vive… quand une voix m’interpella :
– Elle est à toi, l’eau vive ! Je vois… une maison en bord de mer, source de bonheur et de richesse. Donne ta main, mon ami, donne. Grande voyance ou petite voyance ?
– Rien du tout. Je ne crois pas à ces calembredaines. Fichez-moi la paix !

Le lendemain, un courrier m’informait du décès de mon oncle Octave, un original que je n’avais jamais vu, qui me faisait l’honneur de me léguer une villa sur la côte. Moi qui n’avais connu que greniers et soupentes…

J’abandonnai sans regret la ville pour les plages et l'écume. J’emmenai mon chien, et c’est tout. Une nouvelle vie commençait. Un toit rouge, des volets à battants, une lanterne ancienne au-dessus de la porte. Villa toute meublée. Le plus chouette, c’est qu’elle avait les pieds dans l’eau. Il suffisait de franchir vingt-cinq mètres de sable. Un fragment de côte, une mini-plage enchâssée dans une mini-crique. Le bonheur ! Pour la richesse, on verrait…

Théophile

L’année de mes treize ans fut la plus terrible de ma vie. J’avais une prof de français que j’adorais. En dépit de sa peau noire, elle s’appelait Claire, et c’était mon soleil. Mais un jour, tout bascula.

[...]

Adopté par une famille à laquelle manquait un fils - une roue de secours - où ma couleur tranchait sur la meringue bénie de leur peau. Avec leurs mines sucrées, leur manière de tout bien faire et de tout prendre avec le sourire, ils me faisaient sentir, sans jamais le dire, que je leur devais tout.

[...]

– Mais comment savoir, continuait Matthieu, comment savoir si c’est son père ou sa mère qui était noir ?

Cette question, je me l’étais souvent posée, lequel était noir, lequel était blanc. Mais ça ne regardait que moi, c’était ma question. Il n’avait aucun droit de la poser. Je ne sais pas ce qui m’a pris, je me suis retourné d’un bloc pour lui allonger un coup de poing sur le nez, il s’est mis à saigner, maculant sa feuille de gouttes rouges en étoile.

Le bonjour d’Alfred

Personne n’avait jamais entendu parler d’Alfreda Jane avant qu’elle fasse paraître cette annonce dans La Revue Indépendante.

Elle offrait son fils en mariage ! La condition sine qua non était la laideur de la prétendante. C’était la volonté du fils. Était-il affligé d’une tare secrète ? Ou pauvre, et prêt à partager cette pauvreté avec une laideronne, qui n’oserait prétendre à mieux ? Non, il était beau, riche, diplômé et doté de talents artistiques par-dessus le marché. Le prince charmant qui rêvait d’un crapaud !

Une aubaine pour toutes les jeunes filles laides. Mais, s’il y a peu de très belles femmes, il y a moins encore de très beaux hommes. Et ces privilégiés s’offrent généralement le nec plus ultra de la gent féminine. Alors, pourquoi ?

La nuit d’Ophélie

Elle se fait déposer à la foire du Midi. Envie de se perdre dans la foule, prolonger la fête. Cendrillon d’un soir. La nuit est à elle, bruyante, assourdissante, pleine de musique, de lumière et d’odeurs. On la regarde. La robe y est pour quelque chose, sans doute. L’éclat des yeux fait le reste. Et le sourire…

Un homme l’escorte de baraque en baraque, ça fait un moment qu’il la suit. D’abord amusée, puis agacée, Ophélie s’engouffre dans la tente d’un mage.

Et là, tout bascule. Car le voyant lui prédit la trappe de la mort pour bientôt. Très bientôt. Elle ressort, un peu pâle, s’efforçant de maîtriser la glace qui lui étreint le cœur. Plus rien n’est pareil, le bruit l’assomme, la lumière lui vrille les yeux. Elle craint de s’écrouler là, sur le trottoir. L’homme est toujours là. Alors, elle se jette à la mer, nage vers lui dans son naufrage.

Chaque minute compte. S’offrir ce qu’elle n’a jamais pu s’offrir. Une dernière tranche de vie, une première nuit de folie. Sensations fortes, manèges vertigineux, musique affolante, le monsieur sympathique à son bras, Et rire. Peu importe ce qu’il va penser. Désormais, c’est elle qui compte.

Sans passé, sans futur, extraordinairement légère, déjà vide de tout. Aucune entrave, aucun tabou, aucune loi. Liberté devant la mort. Liberté d’après la vie. Elle s’amuse.

Le bouquet d’asphodèles

Remède contre les papillons noirs ? Le chocolat, délicieux responsable des rondeurs qui font son charme…

Elle ne se souvenait pas d’avoir acheté du chocolat de cette marque ? Philippe en raffolait, du temps où ils vivaient de l’air du temps. Elle retourne au sofa, chasse ses chaussures, casse un carré, le pose sur sa langue… Le visage de son père lui revient, furieux parce qu’elle avait osé aimer ce « peintre cherchant modèle »! Le côté romantique l’avait séduite, et le côté scabreux… Son père l’avait maudite, sa mère avait pleuré. Elle les avait quittés pour vivre avec Philippe.

Hold-up

Pas d’imprévu dans la vie d’Édouard. Il n’avait jamais à se demander ce qu’une mère ou une compagne lui avait préparé pour le repas. Il vivait seul. Sa mère était morte depuis longtemps et aucune femme n’avait jugé bon de la remplacer. Il avait bien songé aux annonces matrimoniales, mais y avait renoncé en pensant aux situations délicates que cela impliquait. Comment dire à une jeune fille qu’elle ne vous plaît pas ? Et comment arriver à se mettre en valeur quand on est si conscient de n’être rien ?

Le jour de la marelle

Julos était un sale gamin. Les nattes de toutes les petites filles pouvaient en témoigner. Et tous les oisillons qui n’avaient jamais vu le jour parce qu’ils avaient été dénichés avant d’éclore.

Il se moquait des vieilles, singeait les vieux, faisait la nique au maître d’école et au curé. Personne n’osait rien dire parce qu’il avait pour père une sorte de fort des halles, bûcheron de son état, prêt à en découdre avec tout le monde. Sa mère était morte en lui donnant le jour. Ça expliquait beaucoup de choses, nous serinait le brave curé, toujours enclin à pardonner.

Ce jour-là, le jour de la marelle, avait commencé comme tous les autres, truffé de petites bêtises sans gravité. Nous habitions face à face dans la ruelle aux glycines, l’impasse du bout du village, juste avant le sentier qui menait au bois. Je l’observais souvent depuis la fenêtre de ma chambre, dissimulée par le rideau. Et ce jour-là, j’ai tout vu.

L’Ogre du terril

Il se laisse tomber, pose la main sur le sol tiède, prend le pouls du terril. L’obscurité comme un cocon sur les yeux, l’odeur du sol asséchant la gorge. Il ferme les yeux. Pourquoi tous ces nuages, ce ciel tout noir ? Il se croirait revenu au fond. Il se souvient de sa première descente, il était tout jeune, ça lui avait foutu une trouille d’enfer. Une pleine fournée de morts vivants, enterrement organisé, croisière macabre. Ascenseur pour un échafaud sous terre, sans public et sans faute. Terrible première fois.

Les autres bavardaient. Ils descendaient pour la millième fois et savaient qu’on remontait toujours. Presque toujours. Son frère était là. Son aîné, Roger. Il l’appelait Rocher, tant il lui semblait fort. Inébranlable. Lui, avait l’habitude de la cage, ça ne lui faisait rien de savoir que sa vie ne tenait qu’à un filin d’acier. Et qu’il passerait sa vie à taquiner la terre pour lui arracher quelques lambeaux de chair noire.

Et si la terre allait se venger, les engloutir, les digérer ? Il s’était mis à trembler. La main de Roger sur son épaule. Sa voix à son oreille. Ça fait toujours ça, la première fois. Après, on s’habitue, tu verras. Il avait vu. Il s’était habitué, et était descendu lui aussi des milliers de fois. Sans que la terre se venge. Mais la vengeance est un plat qui se mange froid. Et cette fois, la terre, qui ne lui avait jamais rien fait, l’a touché dans ce qu’il a de plus cher.

Santa Madonna

Déjà trois mois qu'on l'a trouvée dans un parc, dépenaillée, traumatisée par un viol. En état de choc, elle demeure incapable de donner la moindre information sur son agresseur et paraît n'avoir aucun souvenir antérieur à son arrivée à l'hôpital.

Si elle pouvait se souvenir au moins de son nom, que de portes s’ouvriraient !… Mais ce petit Sésame se refuse à elle. Seuls Salvina et Giovanetti penchés sur elle comme des parents bienveillants et la sympathie que lui témoigne tout le personnel l'aident à s'accommoder de ce trou noir qui a mangé son passé. Elle n'est pas mal à l'hôpital, entourée, chouchoutée, elle s'y sent bien, elle est un peu la mascotte du lieu. Elle aime le prénom qu'on lui a donné, la vie tranquille qu'on lui offre, les livres qui la font voyager… Ce gouffre derrière elle pourrait la terrifier. Elle préfère l'ignorer, s'accrocher des deux mains à un présent rassurant. Un tiens vaut mieux que deux tu l'avais - peut-être.

Revue de presse

Sur le site de l’AREAW, à paraître dans la revue Reflets

Dix-sept nouvelles, une moitié pleine de vie, l’autre inspirée ou marquée par la mort. Un ensemble de textes écrits par une main très habile et dictés par un esprit qui ne cherche pas la facilité, l’ordinaire ou le fait divers accrocheur mais qui se plaît à surprendre, désorienter ou même choquer fermement le lecteur. Mais celui-ci sera sûrement consentant comme je l’ai été moi-même. Résumer les intrigues ou laisser les histoires en suspens serait de mauvais goût. Il faut ici jouer le jeu de la découverte et de la surprise avant de connaître la chute, toujours inattendue, pour en tirer non pas le meilleur profit mais l’usage le plus divertissant. Peut-on prendre du plaisir à fréquenter des personnages laids, accablés de faiblesses ou de fantasmes, violents, cruels ou sadiques, voyeurs ou trop peu armés pour résister à toutes sortes de prédateurs ou manipulateurs ? Assurément, pour autant que le récit soit vraisemblable et fort bien tourné et que le dénouement nous rassure quelque peu sur la vaillance de la vertu confrontée au vice. Et comme la plupart des nouvelles se situent dans un autre temps, plus ancien, moins surveillé que le nôtre, le côté diabolique de certaines aventures ne présente plus le même péril pour le lecteur non averti. Elèves envoûtés par leurs maîtres, religieuses moins prudes qu’elles le devraient, femmes vénales se livrant à des joutes douteuses, épouses infidèles, mauvaises mères ou amantes vengeresses, gamins pervers, séducteurs vaniteux, violeurs de tous poils, la société décrite n’est pas des plus reluisantes mais elle peut compter aussi par bonheur sur de humbles héros, capables de sauver des vies ou de les protéger contre les êtres toxiques qui agissent souvent dans l’ombre ou dans notre propre jardin.

Isabelle Fable a ce don peu courant de nous plonger dans un marais de vies déviantes, douloureuses, scabreuses ou grotesques, tout en tenant le gouvernail de son esquif avec sûreté et conscience. Car il y a une morale qui brille au-delà de ce sombre vivier de la jouissance et du supplice. Au bord de ces eaux troubles et inquiétantes, l’écrivain sait reconnaître les belles natures, les belles âmes, disait-on jadis, auteurs de simples gestes qui sauvent parfois l’humanité.

A lire en se laissant emporter par l’amour de la vie et de l’imaginaire et par le démon séduisant de la littérature d’évasion… Les fleurs du mal offrent un parfum qu’il faut pouvoir humer avec délices sans les laisser se flétrir ensuite dans les vases communicants de notre quotidien…

Michel Ducobu

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Dans Le Carnet et les Instants (blog)

Des retrouvailles, tout comme des coïncidences, égrènent ce recueil de nouvelles. Un professeur d’Université rencontre l’un des enseignants qui a marqué sa jeunesse. Une autre retrouve un ancien amour. Des relations naissent, malgré les obstacles. Des épisodes incongrus, parfois presqu’irréels, provoquent des chamboulements dans la vie de certains protagonistes : des boules de cheveux poussent sur la tête de l’un, pendant qu’un autre hérite d’une maison en bord de mer où une mystérieuse source semble avoir élu domicile. Étrange concours de miss proche d’un combat de gladiateurs, amants de papier, poèmes qui changent une vie, renaissance à la foire du Midi, héros malgré lui, sanglante marelle… les nouvelles s’enchainent sans se ressembler. Telles la vie et la mort, l’altruisme tout comme la haine s’insinuent partout. Il y a de nombreuses manières de vivre, renaitre, mourir, voire tuer.

À travers ce recueil composé de deux parties et de dix-sept nouvelles, de longueurs et sujets variables, Isabelle Fable illustre différents rapports à ce qui nous concerne toutes et tous : la vie et la mort. La vie jaillit à chaque coin de rue, mais la mort rôde toujours derrière. Tels des funambules, nous pouvons tomber à tout moment. Dans Ainsi va la vie, Ainsi va la mort, publié aux éditions M.E.O., des âmes lumineuses côtoient des êtres sombres, parfois sinistres. Anges et démons. Joies et drames. Humour et gravité. Lieux communs ou vérités. Bienfaiteurs ou assassins. Le meilleur comme le pire de l’humanité est révélé. Au fil des pages, le côté sombre des âmes humaines se déploie.

L’autrice croque ses personnages en quelques mots, toujours choisis avec soin :

Julos était un sale gamin. Les nattes de toutes les petites filles pouvaient en témoigner. Et tous les oisillons qui n’avaient jamais vu le jour parce qu’ils avaient été dénichés avant d’éclore. Il se moquait des vieilles, singeait les vieux, faisait la nique au maître d’école et au curé. Personne n’osait rien dire parce qu’il avait pour père une sorte de fort des halles, bûcheron de son état, prêt à en découdre avec tout le monde.

Isabelle Fable, nouvelliste, romancière et poète, décrit avec précision les ambiances et cadres de chaque nouvelle. La nature veut également s’incarner :

Mais la nuit tombe, le terril entre dans l’ombre. Pas de lune. Pas d’étoiles. Les lampes de fortune éclairent peu. Le charbon mange la lumière, la végétation étouffe les appels. On glisse, les scories roulent sous les souliers, les branches griffent et giflent. La nuit, le terril est ennemi.

Quelques réserves toutefois, notamment dans les relations homme-femme. Certains passages, même vus à travers le regard des personnages, peuvent heurter comme le fait de minimiser un féminicide (p. 120).

Émilie Gäbele