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Carambole du diable

Roman

Société des Écrivains (Paris)

2002

245 pages

19,80 €

épuisé

Présentation

Il s'agit en fait du roman intitulé Et si le diable avait un cœur ? rédigé en 1987 pour le concours annuel de l'association Arts et Lettres de France (ALF). Ayant appris en 2002 que le Rotary de Péruwelz voulait couronner un roman dont l'action se situerait en Wallonie, j'ai immédiatement pensé à ce roman resté inédit. Je l’ai informatisé, dépoussiéré, j'ai un peu remanié la fin. Et je l’ai envoyé.

Il a obtenu le Prix : Prix Pierre-André Delforge.

Le jury se composait de deux académiciens (Jean Tordeur - Président du jury - et Roger Foulon, de deux écrivains, (Roger Cantraine et Françoise Lison-Leroy), de deux professeurs (Ignace Mariage et Marie-Jeanne Grondelaers) et d’un membre du Rotary. Le prix était l’édition du roman.

Résumé

Nous sommes dans les années cinquante. Amandine, dix ans, se pose des questions sur les tensions qui règnent entre les femmes de sa famille. Elle pressent un secret, un secret qui la concerne. Elle profite des vacances chez sa grand-mère pour fouiller dans le passé des grands et découvre une vérité ahurissante, bien difficile à assumer. Des lettres anonymes et un événement plus terrible encore vont perturber les vacances de la petite fille. Elle devient alors elle-même détentrice du secret, dont la révélation pourrait déchirer la famille. Doit-elle parler ?

Ce n’est pas autobiographique, contrairement à ce que l’on pourrait croire, car c’est bien ma photo qui figure en couverture. C’est une pure fiction, élaborée dans le cadre de souvenirs de vacances chez ma grand-mère, à Attre, près de Brugelette. C’est peut-être ce qui donne un air d’authenticité au récit. Mais tout est faux, la situation décrite est impossible, compte tenu de ma date de naissance. La photo, c’est pour être sûre qu’elle soit libre de droit.

Roman de femmes ?

Les femmes ont une grande place dans le roman. Ce n’est pas délibéré, c’est l’intrigue qui le veut. Ce sont les femmes qui nouent et dénouent l’intrigue à l’insu des hommes, qui naviguent tranquillement dans la vie sans se douter des souffrances, des aspirations et des chagrins de ces femmes qu’ils aiment et qu’ils côtoient.

Les différentes façons de s’épanouir - et de souffrir - sont évoquées dans le roman : amour, maternité, création, don de soi ou travail rémunéré, réussite ou non réussite sociale. Les tiraillements, déchirements, renoncements, remords, regrets, rancunes…

Mais je n’ai pas décidé d’écrire un roman relatant tous ces états d’âme féminins, complexes et retors. J’ai simplement imaginé une tranche de vie, et chacun y trouvera ce qu’il voudra, matière à réflexion, matière à rêver, peut-être un peu plus d’indulgence pour les autres.

Un mot du titre

Il s’est imposé à moi, sans que je le cherche. Et à la réflexion, il se justifie.

  • Carambole : fruit du carambolier, un arbre des Indes, avec une section en forme d’étoile. Amour interdit, fruit défendu, forme unique et séduisante.
  • Carambole : boule rouge au billard. Caramboler, c'est toucher deux boules à la fois et désorganiser le jeu, comme les lettres anonymes viennent désorganiser l’équilibre familial.
  • Sans compter le carambolage, téléscopage en série.
  • Et le mot espagnol, carambola, qui signifie tromperie. Car, dans ce roman, il y a pas mal de tromperie, pas de tromperie-coucherie entre partenaires sexuels, mais de véritable tromperie, de mensonge.
  • Dieu - ou Diable - joue avec le destin des humains et les envoie caramboler de gauche à droite d'une chiquenaude. Mais qui tire les ficelles ? Dieu ? Diable ? Ou quelqu'un d'autre, quelqu'un de bien humain ?
  • Sans parler de l'expression « passer sur le billard » et du destin d'un homme sur la table d'opération, aussi aléatoire que celui d’une boule de billard, à la merci d'un coup de queue ou de bistouri qui l'enverra au trou...

Autant de bonnes raisons de faire confiance à son subconscient, qui travaille en coulisses, sans qu'on le sache !

Présentation par Ignace Mariage, membre du jury

"Tout le livre est une quête pour tenter de découvrir le secret. L'utilisation de l'imparfait par la narratrice indique qu'elle prend un peu de recul temporel et il y a fréquemment une interaction entre les souvenirs et l'analyse qu'elle en fait.

Le cadre, la mentalité, les conventions, les rites qui imprégnaient la vie des villages et de leurs habitants dans les années cinquante sont magnifiquement suggérés. La communion avec la nature y est souvent présente, de même que les réflexions d'Amandine à l'égard des rites d'une religion qui ne lui semblent pas évidents.

À un moment surviennent des lettres anonymes, qui mettent en émoi la grand-mère, la mère, et la tante. Sans en connaître le contenu, les enfants, mobilisés, participent à leur manière à une enquête pour deviner qui pourrait en être l'auteur. Des descriptions pleines de vérité émaillent les très nombreuses péripéties. Mais le plaisir que savoure l'auteur en s'y attachant est rarement gratuit et toujours ces passages amènent à une évolution de l'intrigue.

Isabelle Fable nous conduit de main de maître dans la succession des péripéties qui amèneront à la vérité, à la souffrance et au drame. Amandine trouve ce qu'elle cherchait. Avec une maturité étonnante, elle applique les principes de cette éducation pleine de réserve et de non-dit pour ne pas faire souffrir ceux qui ne doivent pas savoir, pour que la vie continue, différente peut-être mais supportable.

Le texte constitue une sorte d'épure, tant pour la structure de l'intrigue que pour l'écriture dans laquelle elle est moulée. Quand, après avoir achevé une première lecture et découvert tout le cheminement de l'enquête d'Amandine, on reprend le livre, on découvre qu'aucun mot, aucune nuance aucun dialogue n'est gratuit. Ils constituent une sorte de nasse qui fait converger peu à peu vers la vérité. Et même si l'on peut présumer à certains moments du résultat, il se nuance toujours d'imprévu et de rebondissements qui amènent à l'accomplissement du récit."

Extrait

La saison des moissons battait son plein et les paysans s’activaient dans les champs qui se dépouillaient sans frémir au rythme des moissonneuses. Des gerbes poussaient comme des huttes de négrillons sur le sol ras. Nous courions de l’une à l’autre en criant, les pieds nus dans les chaumes piquants. Ça sentait bon le foin, la terre et le soleil. Il restait quelques fleurs en bordure des champs mais nous étions lasses des bouquets champêtres et nous préférions ramasser les épis oubliés et grignoter les grains de blé en jouant que nous étions des pauvres. Je n’ai jamais retrouvé cette saveur de blé frais dans les tranches de pain. C’était un délice d’autant plus grand que nous étions en territoire ennemi. Dans le champ d’Ulysse.

Ulysse, avec son nom en forme de mythologie, était l’homme le plus riche et le plus désagréable du coin. Toujours affublé d’un pantalon de velours sans forme et sans couleur, qui tenait à l’aide d’une bretelle unique, que nous rêvions de voir lâcher, une casquette crasseuse enfoncée sur les yeux, on l’aurait pris pour un ouvrier agricole.

Il affichait un air maussade et grommelait à peine un bonjour quand on le rencontrait à la croisée des chemins, bien planté sur ses sabots, les poings enfoncés dans les poches. Une image d’Épinal. Je lui trouvais l’air d’un épouvantail. Et nous prenions un malin plaisir à lui chiper quelques épis, que nous disputions aux mulots et aux souris. Ce vieil avare n’en saurait rien mais nous lui aurions mangé son blé.

Nous allions quelquefois rendre visite à Gertrude, une cousine éloignée de ma grand-mère, qui vivait à quelques kilomètres de là. C’était une femme peu agréable mais, comme elle était vieille et sans ressources, on nous envoyait chez elle apporter quelques douceurs et quelques billets. On jouait au Petit Chaperon Rouge. Gare au loup…

Nous nous attardions en chemin, folâtrant et sautant les fossés pleins d’orties. Le nez collé aux grilles du château d’Attre, nous rêvions de princes et de princesses évoluant dans ces jardins parfaitement entretenus. Je me plaisais à penser que j’étais peut-être la fille d’un châtelain, que j’aurais dû me promener dans un tel jardin, avec une petite couronne d’or sur la tête. Mes cousines pâliraient d’envie mais je les inviterais gentiment à partager mes jeux et mes festins de princesse…

Un mot de Jean brisait net mon rêve et me ramenait à la réalité… qui s’appelait Gertrude.

Gertrude habitait une maisonnette minuscule coiffée d’un toit plus grand qu’elle et tout couvert de mousse, en retrait des autres maisons comme si elle avait peur d’exister.

Dès l’entrée, une odeur âcre nous prenait à la gorge. Ça sentait la vieille femme et le mauvais café, le fromage moisi et le pipi de chat. Gertrude vivait en vase clos et macérait dans sa médiocrité, ignorant le soleil et les fleurs, insensible aux clins d’œil du bonheur.

Elle nous ouvrait la porte en feignant la surprise, agitait son menton en galoche hérissé de piquants, et ses petits yeux perçants nous scrutaient l’un après l’autre avec une grimace qui se voulait sourire. Ses mains sur nos bras étaient froides et osseuses. J’étais toujours prise d’un certain malaise en entrant chez elle. Et tous les contes maléfiques me revenaient en mémoire.

Elle nous faisait asseoir, frottait la toile cirée avec une serpillière douteuse et nous servait des biscuits qui sentaient la poussière et un bol de café noir sans sucre.

Jacques et moi avons eu la même idée en même temps. Et si c’était elle, le corbeau ? Elle avait bien des raisons de jalouser ma grand-mère et sûrement bien besoin d’argent…

Jacques me fit un clin d’œil :

- Dites-moi, cousine, vous devez en avoir des belles choses, dans vos tiroirs ? Je peux regarder ?

Et, sous l’œil médusé de la vieille et des enfants, sans attendre la réponse, il ouvrit un tiroir de la commode et entreprit d’examiner le fouillis en s’exclamant exagérément sur la beauté des vieilleries qu’il extirpait.

D’abord interloquée, Gertrude pencha sa tête mal peignée sur le tiroir pour commenter ses trésors :

-Ca, m’colo, c’t’une décoration de m’père…. Et ça, c’est s’tabatière. Tiens, y a ‘co’ du tabac d’dans ? Sens comme y sent bon…

J’avais pitié de cette pauvre femme, que nous cherchions à confondre, et qui semblait heureuse qu’on s’intéresse à elle.

- Oh ça, c’est beau, disait Jacques en s’emparant d’une série de peignes d’écailles plutôt crasseux et à moitié édentés.

- Ah ça, c’est bia, hein, m’fi… C’est les peignes que j’mettais dans mes ch’veux quand j’étais djone.  J’avais des bia ch’veux, tu sais. Pas comme maint’nant…

Et cette caricature de beauté se plantait les peignes dans les cheveux en souriant d’un air idiot.

- Et ça, qu’est-ce que c’est ? demandait Jacques en sortant un paquet de lettres mal rangées et ficelées.

- Touch’pas ça, m’gamin. C’est sacré, ça. C’est les lett’ de feu m’galant. J’savais pas écrire, mais j’savais lire.

- Tu ne savais pas écrire, cousine ? fit Annie, tout ébahie.

- J’ai jamais su. Dame, on n’allait pas à l’école comme maint’nant. J’sais just’ écrire mon nom pour signer. Faut savoir signer, hein ? Mais écrire, pour quoi faire ? Des fautes ?

Et elle riait de sa pauvre bouche sans dents devant l’étonnement de ces enfants d’un autre âge.

Très déçu, Jacques remettait tout en place et se mordait les lèvres. Encore une fausse piste. La pauvre cousine n’avait pas pu écrire. D’ailleurs, à regarder ses mains déformées par les rhumatismes, on l’imaginait mal découpant et collant des lettres de papier journal. Elle était vieille, marchait difficilement et sortait peu de chez elle, se confinant dans sa maison comme un escargot dans sa coquille.

Le retour fut silencieux. Chacun pensait à la vieille solitaire dans sa triste masure. Elle aussi avait été jeune, avait eu un amoureux, des beaux cheveux et une bouche avec des dents. L’horreur du temps qui passe nous étreignait le cœur.

Jacques, lui, poussait rageusement un caillou sur le chemin. On ne trouverait donc jamais ? Il était décidé à poursuivre ses recherches.

Revue de presse

Rotary de Péruwelz dans La vie Athoise

Voici une histoire qui se situe à Brugelette, bien qu’elle puisse se dérouler dans n’importe quel village de province d’ici ou d’ailleurs. Roman régionaliste universel qui ne peut que plaire à tous, mais auquel les habitants du pays vert communieront avec plus de ferveur encore. Isabelle Fable, Bruxelloise dont la tante tenait le café proche de l’église d’Attre, raconte l’histoire d’Amandine, une petite fille qui s’interroge sur son identité, les relations tendues entre les femmes de sa famille, les silences et les non-dits des adultes, le secret dont elle pressent être l’objet.

Petite fille de la capitale, Amandine passe des vacances inoubliables avec ses cousins et cousines chez sa grand-mère. Ils y faisaient de folles parties, dont ils revenaient bronzés et crottés, les vêtements défraîchis et le ventre affamé. La gamine mène son enquête avec la fraîcheur, la naïveté, les peurs et les inventions de l’enfance. C’est à Ath, à l’occasion de la ducasse, qu’aura lieu un événement déterminant de l’histoire.

Et le livre de se poursuivre sur l’histoire douloureuse de trois femmes, hantées par les fantômes du passé, contraintes à la loi du silence. La vie, certains l’apprennent dès l’enfance, n’est jamais ni tout à fait blanche ni tout à fait noire.

Ceci n’est pas l’histoire d’Isabelle Fable, l’intrigue en est totalement imaginaire, les faits impensables, mais le contexte assez réel, l’auteur avouant cependant ne plus très bien savoir où se situe le vrai et où se niche l’inventé.

Écrivaine depuis plus de trente ans, Isabelle Fable signe ici un très beau roman, qui a obtenu le prix Pierre-André Delforge attribué par le jury littéraire du Rotary de Péruwelz. D’errements en rebondissements, quand on ouvre ce livre, on ne sait que difficilement le refermer avant d’en connaître la fin.

Dans Le Reflet de chez nous, n°405, revue de l’AREW

Le roman débute dans une atmosphère intimiste. Et l’on songe à certains romans du XIXème siècle anglais, à Dickens, au Moulin sur la Floss. Isabelle Fable excelle à nous rendre cette atmosphère. Soudain, coup de tonnerre, une lettre anonyme. On s’épie, on se déchire, la famille se disloque... Cela se lit d’une traite, comme un bon roman policier. Agatha Christie n’est pas loin, et Miss Marple, et les vieilles dames indignes. Le style est preste, enlevé, agréable à lire. Une belle réussite.

Isabelle Fable a une voix bien marquée, un ton doux-amer, sucré-salé. Sans que cela nuise au sérieux du sujet, car ce sont bien ici les tréfonds de l’âme humaine qui ressurgissent et ce n’est pas toujours drôle.

Joseph Bodson

Dans Les Coulisses , n°149, revue d’Arts et Lettres de France

Isabelle Fable possède à un très haut degré l’art de nous tenir en haleine. A aucun moment, elle ne se dérobe au challenge qu’elle s’est fixé : parler par la bouche d’un enfant. Cela rend le récit plus passionnant encore. Voilà un excellent livre à lire et à relire car on découvre à la relecture des indices si habilement distillés qu’ils auraient pu échapper au premier abord.

Claude-Adèle Gonthié

Dans Le courrier de l’Escaut du 25 février 2003

Carambole du diable fait la part belle à une histoire douloureuse. Ce sont les femmes qui la nouent. Elles souffrent et font souffrir. Cette histoire ancrée dans le pays vert pourrait se dérouler ailleurs, bien au-delà des frontières. C’est là toute la force d’un roman que l’on dit régionaliste.

Françoise Lison-Leroy, membre du jury

Dans Inédit n°172, revue du GRIL

Trois livres en un, habilement enchaînés. Un recueil de souvenirs d’enfance, rappelant l’ambiance de la comtesse de Ségur. Un roman policier dans le style d’Agatha Christie ou de Simenon. Un thriller parfait sur la fin. Et je ne veux pas qu’on croie que ces références diminuent la qualité ni l’originalité de l’ensemble. C’est un beau roman très personnel, une carambole bien jouée.

Paul Van Melle

Dans le Vlan du 30 avril 2003

Ce thriller au goût bien de chez nous est un roman d’atmosphère et de recherche d’identité se déroulant entre Bruxelles, Ath et Brugelette. Trois femmes s’y disputent l’affection d’Amandine, une petite fille au caractère faussement docile. Les lettres d’un corbeau lèvent peu à peu le voile sur un secret né de circonstances liées à l’Occupation. Comme un reptile enserrant sa proie lentement mais sûrement, les phrases lapidaires précisent un peu plus chaque fois les contours. Le dénouement brutal de ce livre qui ne manque pas de poésie et de tendres pages mettra radicalement de l’ordre dans les affinités électives.