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Pompéi mon amour

Roman historique

2002

inédit

Connu aussi sous les titres : À l'ombre de Vénus et Rebelle

Présentation

Roman dont l’action se situe dans l’antique Pompéi, à quelques jours de la catastrophe, et met en scène une adolescente face à la société romaine.

Autre époque, autres lieux, mais l’adolescence reste l’adolescence. Outre le dépaysement et l’intérêt d’un roman à connotation historique, outre le suspense du sort incertain de la jeune fille, le roman peut sans doute rencontrer les préoccupations des jeunes de tous les temps (amour, contraintes et liberté).

Son originalité réside dans le fait que Laetitia fait le parallèle entre sa rébellion et les catastrophes qui se produisent dans la ville (un tremblement de terre d’abord, l’éruption du Vésuve ensuite), imaginant que le désordre de ses sentiments et de ses actions peut se répercuter sur sa ville, qu’elle adore, comme elle adore Vénus, à qui la ville est dédiée. D’où un sentiment de culpabilité et un doute énorme sur la conduite à tenir.

Résumé

Laetitia, quinze ans, doit se marier. Son père lui a choisi un prétendant. Elle ne veut pas en entendre parler et va tout faire pour être imbuvable et se faire refuser par la future belle-famille. Ses plans la mèneront tour à tour à connaître l’amour (très fugitif mais très sacré à ses yeux) avec deux esclaves, à découvrir une fille beaucoup plus malheureuse qu’elle à cause de parents abusifs et à prendre conscience des travers de la société romaine, qui laisse peu de liberté aux femmes et fonde sa puissance sur l’esclavage.

Persuadée que Vénus veille sur elle, elle a cependant du mal à savoir ce que la déesse attend d’elle : qu’elle meure avant le mariage, après le mariage, ou qu’elle se soumette à la volonté du pater familias ? Elle a conscience d’enfreindre l’ordre établi (par les hommes ou par les dieux ?) quand elle se déguise en garçon pour pouvoir circuler partout, notamment à la palestre ou dans les coulisses du cirque.

Extrait

- Tu as quinze ans, tu es en âge de te marier, Laetitia, a dit son père ce matin. J’ai quelqu’un en vue pour toi…

En âge de se marier ?! Elle a failli s’étrangler. De se marier, déjà, il n’était pas question mais si, en plus, elle ne pouvait pas choisir… !

- J’ai pensé à Marcellus, le fils de Lucullius. Nous irons te présenter ce soir.

Le propriétaire du plus grand latifundium de Pompéi ! Il voyait grand pour sa fille, Caius Tullius ! Et bien sûr, il exigerait un mariage cum manu, elle serait bloquée à vie. Impossible de divorcer. Il lui donnerait une bonne dot, qui emporterait l’assentiment de ce vieil avare de Lucullius. Plus tard, elle serait la maîtresse d’une exploitation gigantesque, elle vivrait dans le luxe du plus grand domaine de Pompéi… Le rêve, quoi ! Mais ce rêve ne lui convenait pas, mais alors pas du tout !

- Pourquoi ce ne serait pas mon frère, ce grand propriétaire ?! Qu’il prenne Herculia pour femme et il il aura le domaine de Lucullius !

- Tu sais bien que non. Le domaine ne passe qu’aux fils. Seul Marcellus peut hériter. Pas sa sœur.

Il l’avouait sans honte, il voulait être l’aïeul du futur plus gros propriétaire de la région. Il faut dire qu’Herculia était bâtie comme une jument et que jamais Antoninus n’aurait voulu d’elle. Il n’aimait que les jolies filles, son frère...

Elle était allée passer sa rage dans la campagne. Qu’en avait-elle à faire, de cette vie oisive qu’on lui proposait ? Jusqu’à douze ans, elle avait eu un précepteur, comme son frère. Elle savait lire, écrire et compter. Mais ensuite, fini pour elle, l’étude ! Elle enviait son frère. Lors des fêtes de Bacchus, juste avant le printemps, il avait abandonné la toge prétexte et la bulla de son enfance pour revêtir la toge virile, qui avait fait de lui un homme. Il fréquentait l’école de rhétorique, connaissait la grammaire latine et grecque, lisait dans les deux langues, il connaissait l’histoire, la géographie…

Elle, on lui avait juste appris à être bonne épouse et bonne mère ! Mais pour quoi faire, grands dieux, si elle devait avoir à sa disposition une armée de servantes et d’esclaves qui feraient tout à sa place ?

Assise à l’ombre d’un olivier, elle essaie d’imaginer sa vie en femme de Marcellus. Grand et lourd, cheveux bouclés, huilés, menton fort, traits épais… Le matin, il vaquerait à ses occupations. Puis,il passerait au forum et aux thermes. Il ne reviendrait que le soir, pour la cena, s’entourant de femmes et de musique, et il ferait bombance, sans s’occuper d’elle. Puis viendrait la nuit. Et elle n’avait aucune envie de se retrouver dans le cubiculum de cet individu.

Et elle, qu’aurait-elle fait de sa journée ? Déambuler dans la villa, dans les jardins, aller aux thermes se baigner, à moins qu’il n’y ait des thermes privés chez Lucullius, oui certainement, il devait y en avoir. Sinon, Marcellus s’empresserait de lui en faire construire pour l’empêcher de sortir et de se mêler à la populace. Elle pourrait aller se promener en ville en litière, comme Herculia, qu’on voyait passer au pas dolent de ses porteurs, quelquefois. Elle pourrait flâner de boutique en boutique, accompagnée d’une suivante, s’acheter des parfums, des bijoux, des sandales, des tuniques de soie. Elle en est lassée d’avance.

Ou alors, comme sa mère, Flavia, qui s’est séparée de Caius il y a longtemps : avoir une vie sociale, tenir salon, écouter des musiciens, des poètes, encourager les artistes. Si Marcellus le permet, toutefois. Caius Tullius, lui, ne l’avait pas permis. Et Flavia était partie. Son union sine manu lui permettait le divorce, elle en a avait profité, elle s’était libérée et elle avait fait de sa vie ce que bon lui semblait.

Oui mais voilà, Laetitia envie-t-elle sa mère ? Pas sûr…

Elle soupire et s’allonge dans l’herbe brûlée. Parfum de foin sec. L’air grésille de cris d’insectes, de frissons, de bourdonnements. Elle arrange les plis de sa tunique, longue, si longue. Les garçons, avec leur tunique courte, ont les jambes à l’air.

Non, elle n’envie pas sa mère. Elle la plaindrait plutôt. Flavia est remariée à un homme plus jeune, nouveau riche adipeux, qui porte des bagues à tous les doigts et sue sous sa toge. Il fait de la politique, Albinus, son nouveau mari. Elle le supporte, dans tous les sens du terme, elle le caresse, le cajole, lui prépare son petit cratère de vin quand il a soif... Il le préfère versé par ses mains, il le dit meilleur. Et Flavia adhère à ces fadaises d’un air béat. Pour ce qu’on arrive encore à distinguer de ses traits, sous la couche de blanc de céruse dont elle s’englue le visage. Bleu aux tempes, rouge aux joues, sang aux lèvres. Ses yeux cernés de noir de fumée n’ont plus l’expression de tendresse que Laetitia lui connaissait avant, et qui lui manque aujourd’hui. Avant, quand elle habitait avec eux, sa maman. On lui a pris sa mère. On. Elle ne sait pas bien qui. Certainement pas Albinus, son doux mari. Caius Tullius, peut-être, qui n’a pas su comprendre sa femme, et qui l’a amenée à s’en aller. La vie. La vie lui a pris sa mère. Cette caricature, cette pauvre créature couverte de peinture, ce n’est plus elle. Que cache ce masque ? Quel rêve perdu ?

Laetitia va la voir régulièrement. Elle habite une somptueuse demeure, reconstruite après le tremblement de terre qui a secoué Pompéi il y a quelques années. Elle a des esclaves de couleur, dont la peau sombre ravit Laetitia. Le jardin est magnifique, ombragé, les fresques font rêver sous le péristyle, les musiciens jouent toute la journée… Et pourtant… Non, Laetitia ne voudrait pas de cette vie-là. De cette vie-là non plus.

Quelle vie voudrait-elle ? Elle regarde au loin s’agiter les esclaves dans les champs. En plein soleil, ils moissonnent. On voit briller leurs outils par éclairs dans la lumière. On les voit se dresser, de temps en temps, se tenir les reins, se masser la nuque, s’essuyer le front. Et se remettre à l’ouvrage sous la massue du soleil. Le champ est si grand. Le blé n’attend pas.

C’est la troisième récolte. La terre volcanique est si fertile à Pompéi qu’elle permet jusqu’à quatre récoltes par an pour les plus riches des agriculteurs, qui peuvent s’offrir une main-d’œuvre abondante. Il paraît que certains ont des centaines d’esclaves ! Lucullius doit en avoir des centaines. Elle se met à compter ceux qu’elle voit mais se lasse vite du jeu. Elle a soif, elle aurait dû emporter une petite gourde en peau de chèvre comme en ont les bergers. Libres comme l’air, les bergers. La tête au sol, elle s’amuse des jeux de lumière à travers les feuilles. Un oiseau passe. Pas le temps de le voir, il est parti. Libre, lui !

On entend des moutons. Ils bêlent si tristement qu’on n’imagine pas qu’ils puissent être heureux. Pleurant leur laine. Ou leurs agneaux. On pleure toujours quelque chose.

Mais la laine, ça repousse. La liberté, non. Dans un mariage cum manu, trois choses seulement obligent le mari à la répudiation : l’adultère, prendre une boisson abortive et falsifier les clés du cellier pour dérober du vin ! Alors, la femme coupable est chassée et couverte de honte. Le plus facile, c’est l’adultère, sans doute. Tromper un homme que l’on n’aime pas est moins pénible que d’avorter ou de se soûler. Encore faut-il ensuite trouver l’homme à aimer.

Elle s’étire voluptueusement, on n’en est pas là. Elle n’est pas encore mariée. Son père changera peut-être d’idée. Lucullius ne voudra peut-être pas d’elle ? Et comme le pater familias est seul à décider et a le pouvoir absolu sur tous les membres de la famille… Voilà la solution ! Indisposer le vieux Lucullius en se conduisant si mal qu’il ne pourrait jamais accepter une telle femme pour son précieux fils ! Elle a trouvé! Euréka, dirait son frère, qui se pique de grec et lui en sert à toutes les sauces pour l’agacer.