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Ces trous dans ma vie

Récit autobiographique

Préface de Gabriel Ringlet

M.E.O.

2019

199 pages

17 €

Disponible en librairie, chez l'éditeur et chez l'auteur

Présentation

Un livre qui ne se raconte pas, ne se résume pas, se lit comme un roman, dans l’émotion et la réflexion. Écrit après la mort de mes parents, de mon mari et de mon fils aîné, dans des circonstances très douloureuses.

Un livre qui parle de leur vie, de leur mort, de leur autre présence. L'ombre lumineuse de nos disparus nous accompagne et nous habite. La vie ne se dissout pas dans la mort. C'est le message du livre.

La mort fait partie de la vie, elle en est l’aboutissement naturel et inéluctable. On sait sur quoi elle se ferme, mais nul ne peut savoir sur quoi elle ouvre avant d’y passer lui-même. Et il ne peut rien communiquer aux vivants qu’il quitte. La mort reste donc un mystère avec lequel il nous faut vivre.

Comme nous sommes tous amenés à perdre un jour ou l’autre des êtres chers et à en souffrir, je souhaite apporter un peu de lumière au cœur de la souffrance.

Personne ne meurt vraiment, car ce qu'il a semé au cours de sa vie continue à vivre.

Extrait

Perdre un enfant, c’est perdre une de ses raisons de vivre. Un élan brisé, avec des échardes éclatées qui font hurler. Un arbre qui brûle et qui pointe ses membres tragiques, indéfiniment, vers le ciel. C’est pire que tout. J’ai vu un jour un père vouloir se jeter dans la tombe de son enfant. C’était terrible. J’étais petite, je ne l’ai jamais oublié.

J’en connais beaucoup à qui c’est arrivé. On ne se rend pas compte, tant qu’on ne l’a pas vécu. Pas vraiment. On ne peut pas. Quel que soit l’âge, quelle que soit la façon, quelles que soient les circonstances, perdre un enfant, c’est se voir blessé à mort. Et c’est le voir lui, pire que blessé, privé de sa vie, de son avenir, de tout ce qu’on espérait pour lui. Invivable pour la mère qui l’a porté, qui lui a tout donné, qui a été son dieu, son univers, sa source de vie. Il a fait partie d’elle pendant neuf mois, seconde après seconde, à chaque respiration. Elle respirait avec lui. Elle respirait pour lui. Elle vivait pour lui.

Et quand elle le donne au monde, quand elle lui donne le monde, il fait encore partie d’elle, de son halo, elle continue d’être son dieu, son univers, sa source de vie pendant des années. Peu à peu, il s’ouvre et se déploie, prend son envol mais il reste imbriqué dans sa mère, qu’il le veuille ou non, qu’elle le veuille ou non. Il reste son enfant, elle reste sa mère. Pour toujours. Lien subtil, psychique, affectif, émotionnel. Unique. Même s’il est loin d’être parfait. La mère a ses défauts, l’enfant a ses défauts, la vie les bouscule. Mais il reste que… la mère reste la mère.

C’est la Femme, en qui il se retrouvera si c’est une fille, qu’il recherchera si c’est un garçon. C’est le Féminin et ses valeurs, à travers l’individu imparfait qu’elle est et malgré les dissensions entre eux. La mère, symbole de la Femme dispensatrice de vie… et de mort, par la force des choses. Car qui dit vie dit mort. Mais pas lui.

Ce n’est pas lui, l’enfant, qui doit mourir.

Figure tragique de la mère qui pleure son petit, qui tend au ciel son bébé mort, malade, égorgé. La Pietà, Vierge éplorée avec son grand fils mort dans les bras. Visages de souffrance éternelle, dans la vie et dans l’art. Moi, je n’ai même pas pu le prendre dans mes bras, mon fils, je n’ai pas pu le voir, le veiller, lui dire adieu, l’accompagner. Il était trop loin, il était trop mort quand on l’a trouvé. Ils l’ont emmené dans un linceul tel qu’il était. Et nous sommes restés seuls dans l’appartement vide, dans l’épouvantable odeur de cadavre. Tout ce qui restait de mon enfant, c’était cette odeur de mort. Tout était fini. Je l’avais perdu.

Préface de Gabriel Ringlet

.Quelqu’un s’agenouille. Pendant longtemps j’ai tenu à distance le verbe s’agenouiller. Jusqu’au jour où Etty Hillesum m’en a proposé une lecture que je n’attendais pas. Cette jeune femme juive morte à Auschwitz le 30 novembre 1943 aurait pu éviter l’arrestation, mais elle a refusé. Elle a voulu rester solidaire, réconforter les siens, les accompagner jusque dans la mort. Dans son journal, elle parle de « la fille qui ne savait pas s’agenouiller ». J’entends encore ces mots où elle dit : « Parfois, au moment où on l’attendait le moins, quelqu’un s’agenouille soudain dans un recoin de mon être. Je suis en train de marcher dans la rue, ou en pleine conversation avec un ami. Et ce quelqu’un qui s’agenouille, c’est moi. S’agenouiller dans ce sens-là, ce n’est pas se soumettre, s’abaisser servilement, mais s’étonner et même, « au-delà de la pire douleur », rendre grâce.

Il me semble que tout au long de son récit, Isabelle Fable s’agenouille dans un recoin de son être. Elle aussi a voulu accompagner « les siens », les réconforter, rester solidaire « jusque dans la mort ». En particulier la mort de son fils aîné devant qui elle s’est agenouillée tant de fois pour que lui se redresse.

En lisant Ces trous dans ma vie et en découvrant comment l’auteure nous entraîne à vivre avec elle la perte d’un père, d’une mère, d’un époux, d’un enfant... je pensais constamment à l’invitation du romancier Jean Sulivan : « Tout ce que l’on nie s’accumule : ainsi la mort que l’on refoule à chaque seconde finit par exploser comme une fleur. Laisse ta blessure ouverte. Penche-toi sur l’abîme. [...] Du fond de la nuit naîtra peut-être l’humble joie » .

Isabelle Fable nous écrit du fond de la nuit en demandant à son écriture de jeter un pont vers celles et ceux qui acceptent de s’enfoncer avec elle dans ce récit bouleversant. Un pont de mots sur lequel on progresse en tremblant. Mais je vous invite à l’emprunter. Même si vous avez le vertige. Et vous l’aurez à certains moments... Avancez quand même, car l’auteure vous tient la main avec délicatesse, en vous offrant le soutien d’une parole poétique qui aide à traverser. Du début à la fin, Isabelle accepte de laisser sa blessure ouverte. D’abord pour mettre son père au monde. Premier trou. Blessure d’accouchement difficile quand elle est « prise soudain de crampes violentes ». Mais c’est une naissance. Il y a du soleil dans cette blessure-là, et de l’éblouissement quand elle dévisage « éperdument » ce mort « si vivant » au moment où il entre dans la lumière. Du côté de sa maman, la blessure coule plus douloureusement quand l’auteure nous confie que « sa vie a été trop longue» et « sa mort plus encore ». Des pages interpellantes et qui dépassent largement une situation personnelle là où elle évoque « la vieillesse dans toute sa tristesse ». Jusqu’où entendons-nous le « ça suffit » que nous adressent tant de personnes en extrême précarité, parfois au bord du désespoir ? Blessure ouverte et trou plus large encore quand une épouse raconte la longue et douloureuse mise au monde de celui qui a partagé ses jours et ses jours : Jean-Jacques, à qui elle rend ce bel hommage : « Ta mort, magnifique étincelle, qui a fait lever la nouvelle Isabelle ». Des pages qui, là encore, quittent le rivage familial et s’élargissent en nous plongeant au cœur des questions de santé les plus actuelles. Nombre de lecteurs y reconnaîtront leur propre chemin. Quand l’auteure en vient à son fils, Olivier, la blessure envahit le corps tout entier. Pendant plus de 70 pages, elle se penche avec lui sur l’abîme, jusqu’à le rejoindre dans l’enfer de son effondrement. Elle ne nous épargne rien de cette torture, et elle a raison. Nous vivons avec elle et avec ses autres enfants une « lente dégringolade » au cœur du tragique et de l’insupportable, en pays de morbidité. Et pourtant, alors que l’univers de ce fils attachant ne cesse de se rétrécir, elle tente d’accueillir le plus petit signe de répit comme un début d’élargissement. Un fils qui a voulu garder sa liberté jusqu’au cœur de sa propre prison : « Ne jamais se laisser capturer. Plutôt mourir. Quitte à se laisser mourir si on n’arrive pas à se tuer ». Tout au long de cette partie, la maman s’interroge et nous interroge : « Où commence et où finit le droit de gérer sa propre vie ? [...] A-t-on le droit de se nuire à soi-même ? A-t-on le droit de se tuer ? La société dit non, tu m’appartiens. Mais l’individu n’appartient pas à la société. Ni à ses parents. Ni à ses enfants. À personne. Qu’à lui-même ».

Mais la joie au fond de cette nuit ? L’humble joie ? Peut-être faut-il parler d’une miette ? Je songe à Anne Perrier :

Si une miette / Pouvait dire sa joie / D’être miette / Les rossignols se tairaient / Pas le bonheur, la joie

La joie ne garantit pas la sérénité mais elle peut surgir dans l’impasse et même éclairer le malheur. Mûrie par l’épreuve, elle accompagne la gravité et fait l’expérience du manque. Tapie à ras du sol, elle est très terrienne, la joie. Elle ne repousse pas le doute et peut venir surprendre la souffrance, au moins un peu : l’humble joie.

Tout à la fin du parcours, l’auteure s’interroge sur « l’après-mort », cet étrange « ailleurs » où se retrouvent, dit-on, nos « disparus ». On parle des « restes », de la « dépouille » (« ce dont le mort s’est dépouillé »), mais une fois débarrassé de cette dépouille que devient l’être sans matière, « l’autre reste » ? Qu’en est-il de la partie « subtile » qui animait le corps ? En écoutant les questions en cascade d’Isabelle Fable, je repense à « la fille qui ne savait pas s’agenouiller » et à ce soir d’un certain jeudi où un prophète en Israël, parce qu’il trouvait l’homme tellement grand, s’est agenouillé à ses pieds. Un Dieu « à ras du sol » disait Jean-Yves Quellec et qui « se plaît à hauteur d’hommes ». Ce Dieu fragile, désarmé, qui a osé rencontrer ces trous de tant de vies, à Auschwitz, Etty Hillesum le priait ainsi : « J’ai compris, j’ai compris que tu ne peux pas nous aider, mais que c’est nous qui devons t’aider. Nous pouvons faire que quelque chose de divin soit encore là présent ». Je suis convaincu, si vous voulez bien donner au mot « divin » un sens large et ouvert, que dans les pages que vous tenez en main, quelque chose de divin se trouve encore là présent.

Gabriel Ringlet

Revue de presse

Dans La Libre Belgique du mercredi 6 novembre 2019 – Arts Libres

Écrire pour vivre et faire vivre

En quatre portraits éclairants de vérité, Isabelle Fable dit le vide laissé par la mort des proches.

Plus on avance dans la vie, plus disparaissent autour de soi ceux que l’on a aimés. Ce sont ces vides creusés par l’absence qu’Isabelle Fable appelle trous dans la trame de son existence. Surmontant l’épreuve et le désespoir de plus en plus intenses ressentis à la mort des siens, elle a trouvé dans l’écriture la force de continuer à vivre dans une sérénité et une joie retrouvée. Si écrire était un moyen de contrer le désespoir, c’était aussi une manière de rendre vie à ceux qui s’en étaient allés vers un ailleurs en point d’interrogation. Pourquoi ne pas reconnaître qu’on est dans le brouillard en ce qui concerne la mort ? Qui sait ?, lance-t-elle, la main ouverte à toutes les réponses, sans taire ses propres convictions. Son « Ce que je crois » à elle, qui n’exclut rien ni personne.
Ceux qui manquent à l’auteur de Ces trous dans ma vie appartiennent à sa famille proche. Celle dont elle est issue. Celle qu’elle a construite et à laquelle elle a consacré son temps, sa personne et ses forces d’amour. On y trouve son père foudroyé par un cancer (sic) après avoir été évincé du métier qui le définissait et dont elle a pris le temps, ne l’ayant pas toujours compris de son vivant, de scruter le visage rayonnant qu’il laissait derrière lui.  « On connaît bien mal ses parents », admet-elle en découvrant que la fin rétrécie et interminable de sa mère avait occulté qu’elle fut un jour jeune, amoureuse et épanouie. Au manque qu’elle laisse s’ajoute un manque dans la relation qu’elles eurent.

Des portraits/récits personnels

« Un couple ne se dissout pas dans la mort ». C’est ce qu’elle éprouve à la mort du mari si mutilante et pourvoyeuse de solitude. Un mariage trop jeune, précipité par la venue d’un bébé, l’avait contrainte à renoncer à ses études d’Histoire de l’art pour l’amour et à se vouer à une famille de peu à peu quatre enfants, lui faisant oublier le moi pour le nous. Si elle en fut frustrée, l’absence du mari crée en elle et autour d’elle un vide incontournable. Une déchirure. La mort du fils aîné est cependant la plus douloureuse. Inadmissible. Insupportable. Il est celui qui ne devait pas partir. Voir mourir ses parents est dans la nature des choses. Un enfant, on ne l’accepte pas. Celui-là était un artiste dans l’âme, sensible, fantaisiste, inventif. Épris d’absolu et de liberté, ses idéaux se soldant par des échecs successifs, il se rassura dans des excès de drogue et d’alcool jusqu’à sombrer dans une dépression que sa maman évoque avec la douleur de son impuissance à empêcher sa fin tragique. On sent que c’est essentiellement pour lui qu’elle écrit, lui octroyant l’illustration de la couverture de son livre. Ce trou-là est celui qui la blesse le plus intimement. Le plus charnellement aussi.

Mêlant le concret du quotidien à des observations sur la société et des réflexions sur le sens de la vie, Isabelle Fable réunit quatre portraits qui lui sont autant de récits personnels. Elle écrit comme le nageur qui remonte à la surface de l’eau : pour respirer et revenir à la vie. En dépit d’une introduction un peu convenue et répétitive, elle est bouleversante de vérité et renvoie chacun à ses questions et ses manques personnels. La préface très attentive de Gabriel Ringlet ne fait que lui rendre justice.

Monique Verdussen

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Babelio

Les trous dans la vie d'Isabelle Fable, ce sont ses morts, ses parents, son mari, son fils. Perdre ses parents, c'est dans la logique des choses. Sauf qu'on ne s'attend pas à voir son père mourir à 64 ans. C'est la première blessure. Puis il y a la mère. Deuxième blessure. La troisième est beaucoup plus douloureuse, le mari. L'auteur décrit très bien le manque et l'absence. L'endroit où elle a le plus conscience de cette absence est le lit vide. Il y a de la colère aussi contre le corps médical qui n'a pas été à la hauteur. Puis l'intolérable, l'inconcevable, la mort d'un enfant. Perdre ses parents, c'est perdre le passé. Perdre son conjoint, c'est perdre le présent. Perdre un enfant, c'est perdre l'avenir. La vie et la mort sont liées, nous le savons dès le début. « La seule personne qui soit avec nous, d'un bout à l'autre de la vie, c'est nous-mêmes. ».

Mais comment survivre à certaines morts, à celle d'un enfant ? Comment l'accepter, la supporter ? Surtout quand on a tellement de remords de ne pas avoir pu aider ce fils. L'auteur a eu besoin d'écrire sur ses morts pour « reconstruire sur les ruines, réparer les trous de sa vie, repriser, pour une reprise de vie. ». Pour ne pas finir en dépression sous médicaments. Elle consacre un chapitre à chacun de ses morts. Elle évoque la relation qu'elle avait avec ses parents, comment elle a rencontré son mari, la vie qu'ils ont eue ensemble, la naissance de ses enfants.

À travers ses lignes, elle parle beaucoup de mort, mais aussi beaucoup d'amour. Amour qu'on ne s'est parfois pas dit. C'est un récit pour dire à ses proches qu'elle les aime. C'est ce que la mort lui a appris. « Apprendre à mieux aimer, et à le dire, surtout, à le dire ». Elle pose aussi des questions. Comment soigner quelqu'un qui refuse de l'être, comment et jusqu'où s'ingérer dans la vie de son enfant de 47 ans ? Comment trouver le courage d'aider encore, d'essayer de convaincre quelqu'un de se faire soigner encore et encore pendant de nombreuses années. Et que devient-on après la mort ? Chacun a sa vision de l'après, elle a la sienne qui l'aide un peu. Certains pensent que les morts sont définitivement partis, d'autres qu'ils sont partout, tout le temps avec eux. Et ce lien aide à supporter l'insupportable.

J'ai aimé l'écriture et ses mots, parfois poignants. J'ai aimé les deux premiers tiers du récit. Par contre, j'ai trouvé la dernière partie consacrée à son fils  trop longue et répétitive. Je comprends que l'auteur ait eu besoin de confier toutes les étapes de sa dégringolade qui a duré des années, mais ça finit par ne plus me toucher. C'est dommage. D'autant plus que ses mots sont parfois insoutenables dans cette partie, car elle ne nous cache rien et ne s'épargne rien. En tous cas, elle montre bien l'impuissance de l'entourage à combattre le mal-être et la dépression profonde d'un homme, pourtant si proche. C'est le récit d'une femme courageuse. C'est aussi un hommage à la vie, cette vie qui peut apporter encore de la joie, qui mérite d'être vécue pour ceux qui restent et pour soi-même.

Nathalie UC, Babelio

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Sur Radio Air Libre, dans l’émission Cocktail Nouvelle Vague

Les livres qui parlent des conséquences de la mort sur les personnes de l’entourage du défunt sont rares. Ils parlent souvent du décès du père ou de la mère (on pense à « Une mort si douce » de Simone de Beauvoir). Isabelle FABLE s’enfonce dans la mort : son père, sa mère, son mari, son fils … Le vide, l’absence remplissent sa vie, la remplissent inexorablement. « Ces trous dans ma vie » va plus loin que ça, en proposant une sorte de philosophie (un manuel de survie ?).

Guy Stuckens

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Sur RCF - Radio chrétienne francophone

Interview réalisée par Marie-Ève Stevenne pour RCF. Diffusée le 16 octobre, jour de séance de présentation du livre à l’AEB (Association des Écrivains belges). Elle peut être écoutée en podcast sur internet, site RCF, émission "La librairie des ondes".

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Dans Le Carnet et les Instants

Retisser la vie déchirée

Ces trous dans ma vie. Par ces mots frappants, poignants, Isabelle Fable évoque les êtres aimés disparus. Les fait revivre par la force de l’amour, leur rend chair et âme, voix et regard. S’émeut, s’émerveille de « cette proximité paradoxale que crée la mort d’un être aimé, qui nous quitte… et qui vient faire partie de notre profondeur intime. Nous nous chargeons de lui, en quelque sorte. Nous le prenons en nous pour une autre forme de vie, subtile. » Jour après jour, elle prend la plume pour les faire apparaître en filigrane, les rendre présents, éprouver le lien indissoluble qui la lie à eux. Et ainsi tenter de repriser, retisser ces déchirures qui ont troué sa vie. Premier arrachement : son père, dont la mort soudaine, à la fleur de l’âge, la jette dans une indicible détresse, « le cœur à vif, transi de douleur ». Puis sa mère, « calfeutrée derrière son mari », dévastée par sa mort, se repliant sur elle-même et déclinant jusqu’à perdre ses facultés. Sa mère, dont elle regrette de n’avoir pas été aussi proche qu’elle l’aurait aimé. Il n’empêche. « Quand on peut être sûr de l’amour de ses parents, on est armé pour la vie. Même s’ils sont partis. » Disparition bouleversante : celle de son compagnon, Jean-Jacques, entré joyeusement dans sa vie à dix-huit ans (elle en avait presque dix-neuf). Mariage précoce, un premier enfant tout de suite. Isabelle Fable retraverse les jours, les saisons, les couleurs d’une union de plus de quarante ans. Rythmée par trois autres naissances, les événements de la vie familiale qui s’agrandit. « J’ai continué seule. J’avais perdu l’amour, tout un pan de ma vie avait sombré. Je devais reprendre le flambeau que nous portions à deux. […] Me battre m’a empêchée de sombrer. » Une certitude l’habite : « Un couple ne se dissout pas dans la mort. Il existe pour toujours. » La perte la plus douloureuse, la plus cruelle, sera celle de son fils aîné. « Mon enfant, mon petit. […] Mon Olivier tourmenté ». Rongé de doutes, malgré son talent, son inventivité en lesquels il ne croyait plus. Olivier mort de désespoir, submergé par le mal de vivre, le poids des échecs, la solitude sentimentale, l’angoisse de l’avenir. Olivier, qu’elle a découvert inanimé dans sa chambre, s’étant rendue chez lui, anxieuse du silence persistant au bout du téléphone. Mort qui garde son mystère et n’en est que plus obsédante. « L’a-t-il voulue, l’a-t-il subie ? Qu’est-il arrivé ? On n’en sait rien. On n’en saura jamais rien. » Tracer les mots comme on lancerait des passerelles, par-dessus le chagrin, entre l’absence de ceux qui ne sont plus et leur présence au creux de nous. « Il faut pouvoir ressusciter de son chagrin. » Aller au-delà de la souffrance. Et même retrouver le bonheur d’être.

Francine Ghysen

Articles similaires : articles sur deux livres traitant eux aussi de la vie et de la mort. Vous me coucherez nu sur la terre nue et La grâce des jours uniques , de Gabriel Ringlet – qui signe la préface de Ces trous dans ma vie

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Dans Reflets Wallonie-Bruxelles et sur le site de l’AREAW (Association Royale des Écrivains et Artistes de Wallonie)

Ce livre ne se raconte pas. Impossible d’écrire un long papier, impossible d’essayer de mettre d’autres mots dans les pas de ce récit, impossible d’en rajouter. On écoute Isabelle et la pudeur interdirait de faire état de ses propres souffrances. Ce serait comme noyer sa douleur dans la douleur oh combien universelle - on le sait bien -, cela reviendrait à relativiser l’insupportable, presque à le banaliser. Isabelle convoque dans ce livre ses souvenirs et « ces trous dans sa vie », elle revit par l’écriture la mort de ses proches, l’une après l’autre, celles de son père, de sa mère, de son mari et, très récemment, la mort de son fils aîné, Olivier, parti si jeune en emmenant pour toujours avec lui une grande part de son secret. Ne nous y trompons pas, en dépit d’une belle écriture ciselée et délicate, le livre, porté par la vérité crue, est dur à lire, les détails presque insoutenables. Mais on va jusqu’au bout. Impossible autrement. Ne rien laisser de côté. Comme il était impossible à Isabelle de ne pas tout dire. C’est d’ailleurs ce qu’elle souhaite, « J’écris pour tous ceux qui sont amenés à perdre un jour ou l’autre un être cher et qui en souffrent, pour leur dire que tout n’est pas fini, que la mort ne tue pas tout. On garde un lien profond avec son disparu, en dehors de toute présence physique, un lien qui sublime l’absence et nous aide à supporter l’insupportable ».

On le sait, c’est aussi dans les ténèbres que se trouve la lumière, dans les ombres portées et, des lueurs, on en trouve aussi, heureusement, beaucoup. Dans les souvenirs, dans ce qui est encore à donner à ceux qui restent, dans le simple bonheur d’être. « La mort ouvre la porte de la vie, elle ouvre une brèche. Il faut oser s’y faufiler ». La vie continue. La grâce des jours uniques…pour reprendre le titre d’un ouvrage de Gabriel Ringlet, qui signe, pour le livre d’Isabelle, une belle et très douce préface.

Ce que l’on peut souhaiter à l’amie Isabelle, Isabelle la discrète, c’est qu’écrire toutes ces lignes, arrachées à elle-même, l’aura aidée à avancer. En dépit de. Car même pour rester où l’on est, on est obligé d’avancer…

Être / Être simplement / N’être même qu’un mouton sous le poids de sa laine / Ou ce brin de muguet câliné par la brise / Un insecte éphémère butinant l’ombre chaude / Être la pierre blanche ou la nuit veloutée (…)

Martine Rouhart

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Dans Bruxelles culture

Isabelle Fable a l’écriture dans la peau. Pour elle, l’exercice consiste à plier ou à déplier des émotions, des instants d’humeur et à se faire plaire en cherchant à ravir les autres. Chez elle, les idées deviennent romans, nouvelles ou poèmes. Perdre des êtres essentiels fait partie des chagrins de l’existence. Néanmoins, comment vivre sans eux, de quelle manière exister sans sentir leur présence, sans pouvoir leur écrire ou téléphoner ni les serrer contre son torse ? La mort nous laisse orphelins aussi bien en amour qu’en amitié. Sans chercher à démontrer quoi que ce soit, cet ouvrage a été proposé comme un main tendue pour dresser un pont et aider chacun dans la part du deuil nécessaire pour continuer à vivre. En partant du fond des ténèbres, l’auteure se glisse vers la lumière, progresse sur un chemin rempli d’ornières et en tremblant. Avancer toujours : voilà son credo ! En refusant de se parer d’images dures, elle choisit la poésie des expressions pour offrir un soutien à celles et ceux qui sont en manque. La traversée d’un désert est indispensable pour renaître à soi-même ! On le sait mais, lorsqu’on est meurtri, on l’oublie bien souvent ...

Sam Mas

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Dans Critiques libres

Écrire pour évacuer la douleur

Quand elle a écrit ce livre, isabelle Fable était certainement encore dans la période la plus douloureuse de son dernier deuil. Son fils aîné est en effet décédé 9 février 2018 (date estimée) et son livre est paru pour cette rentrée littéraire (août 2019), il lui a fallu le temps de l’écriture, de la relecture, de l’impression et de la diffusion avant qu’il arrive sur mon bureau où il a encore séjourné quelques semaines. On peut donc estimer qu’elle l’a écrit très vite après l’accomplissement de tous les rites et formalités qui accompagnent un décès. Ce dernier décès, c’est le dernier trou en forme de tombe où elle voit descendre un de ces proches, un de ceux qui ont fortement contribué à la construire telle qu’elle a vécu, telle qu’elle est encore.

Son papa foudroyé brutalement, sa maman se décomposant bien trop lentement dans une fin sinistre, son mari victime du crabe sournois et enfin Olivier, son fils aîné, la chair de sa chair, son enfant de malheur qui a vécu une longue désescalade en forme de déchéance de plus en plus inéluctable. Isabelle Fable a construit ce roman autour de ces quatre personnages, principalement autour de leur décès. Une façon de raconter leur vie, une façon de raconter sa vie à elle marquée à travers ces douloureuses disparitions. Mais aussi une façon d’affronter le deuil qu’elle doit construire à la suite du décès de son enfant en racontant le long combat qu’elle a mené avec sa famille pour le tirer du long désespoir et de la terrible déchéance dans laquelle il s’enlisait de plus en plus. Un récit qui résonne comme une justification tant elle culpabilise, se reprochant de n’en avoir pas fait assez alors qu’elle semble n’avoir vécu que pour ce fils en équilibre instable sur le fil de la vie.

Isabelle refuse la fatalité, elle ne peut pas accepter que son fils meure avant elle. Je me souviens avoir étudié un texte de Tibulle, je crois, les latinistes rectifieront si je me suis trompé, qui disait quelque chose comme : « quand les enfants succèdent aux pères » pour évoquer une période où la paix et la sérénité régnaient, où les générations se succédaient sans accrocs. Isabelle ne comprend pas que son fils la précède dans la tombe. « Est-ce par hasard, tout ça ! Ou est-ce écrit quelque part ? Est-ce que celui que nous appelons Dieu croise ainsi nos chemins et lance des ponts entre espace, temps et destinées pour tramer nos vie selon des desseins secrets ? ».

Dans son récit, elle souligne les très nombreuses coïncidences qui ont marqué sa vie et celle des membres de son entourage. Elle ne croit pas au hasard, elle pense qu’une certaine forme de prédestination guide notre existence. Je pourrais ajouter, une coïncidence à la longue liste qu’elle énumère : j’ai lu Fable, Isabelle Fable, juste après Les Fables de La Fontaine illustrées par des maîtres de l’estampe japonaise, Fable après les fables, autre coïncidence ? Nul ne sait ! Alors que la vie ne soit que pur hasard ou le fruit d’une réelle prédestination, il faut continuer à vivre, ne pas se laisser accabler, lutter pour se redresser. « Il faut pouvoir ressusciter de son chagrin ».

Alors dans l’urgence et la douleur, Isabelle a repris la plume interprétant la mort de son fils comme un signal, comme une invitation. « Ta mort magnifique étincelle, qui a fait lever la nouvelle Isabelle. Après la tragique éruption qui a ravagé notre vie, la terre volcanique que je suis devenue, noire mais chaude et fertile, est pleine de toutes les promesses. Je les tiendrai ».

Ecrire pour évacuer la douleur / Ecrire pour conjurer la mort / Ecrire pour continuer à vivre.

Ecrire ce bouleversant témoignage qui serra plus d’un cœur même si tout un chacun est amené à perdre ses parents un jour ou l’autre et éventuellement son conjoint, moins nombreux seront ceux qui devront affronter le départ d’un enfant. C’est tellement injuste !

Denis Billamboz